Herbot

Herbot manipule les images, manipule son image…

Photomonteur professionnel depuis plus d’un lustre, collagiste depuis moins, l’Herbot navigue entre sa souris et son scalpel…

Le déclic de l’Herbot-vore

Dans la langue liturgique du Moyen Age, la décapitation se disait la décollation. De la même manière que les représentations de décollation étaient plus symboliques et virtuelles que réelles (il faudrait toutefois demander à Jean-Baptiste d’opiner du chef pour vérifier s’il est d’accord avec cette analyse), les assemblages et collages d’Herbot ne sont pas toujours le fruit coupable de l’union contre nature du ciseau et de la colle.

Herbot alias René Apallec est l’enfant d’un art à l’âge de sa démultiplication choisie. Sa matière première est déjà un multiple. Comme un archéologue qui explore les strates de la terre, il musarde au milieu des stands des brocantes et des vide-grenier pour trouver l’image mère. Cette matrice est toujours composée d’humanité solide, intègre, totale, ce qui permettra à notre gentil herbot-vore de la mâcher et de la régurgiter tout aussi entière bien qu’elle soit brisée, éclatée, fragmentée. Ses gueules cassées appartiennent viscéralement à des hommes. Ses stars gardent toute leur aura, imprégnées de la part d’humanité commune, dont Herbot est le messager et le porte-parole. Ses footballeurs aux têtes expulsées par la triste faute d’un geste technique sont également humains trop humains.

Au grand dam des théoriciens de la décadence, l’ordinateur ne déshumanise pas l’artiste qui le pilote. L’art ainsi produit n’est ni technologique, ni cérébral. L’outil n’apporte aucune valeur ajoutée digne d’être sacralisée mais il ne retire rien. Il se révèle en revanche catastrophique quand il sert de béquille à des artistoïdes approximatifs qui croient pouvoir fouler les sentiers de la gloire en un clic. Tout outil requiert du travail et de l’exigence au moment de la conception.

La qualité de l’impression est primordiale. Le caractère d’improvisation et de bricolage cafouilleux de la plupart des productions numériques est rejeté par Herbot. Le résultat final ne montre aucune séquelle visible du processus d’élaboration. L’étrangeté manifeste de la représentation n’est ainsi pas réduite par la révélation de la recette de sa réalisation. Le spectateur est donc obligé d’accepter l’image dans toute sa force ou sa poésie. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il se demandera comment l’artiste a bien pu faire pour faire parvenir l’artefact sous nos yeux avant de s’éclipser. Herbot, unique auteur d’une galerie d’anonymes.

Herbot vénère l’âge d’or de l’affiche polonaise des années soixante-dix et quatre-vingt. Il y prend une leçon d’efficacité graphique avec un rapport exceptionnel entre le texte et l’image. Il en apprécie l’humour noir ainsi que l’absurde radical renforcé par l’absence apparente de structuration des diphtongues polonaises et l’étrange obsolescence du communisme de nos enfances. Heartfield lui a appris le détournement militant de la photographie, la brutale perfection de l’image avant la prise de conscience du sens. Max Ernst et sa Semaine de bonté n’est jamais bien loin non plus. Herbot aime ainsi les perruches humaines à corps de girouettes et à têtes de perruches ornithologiques. Son monde est franchement interlop-lop. Aucun manipulateur d’image et de son de ces cent dernières années ne semble lui être étranger. Cet intérêt s’étend à des films rares car expérimentaux ou parce qu’ils ont disparu des écrans. Il défend également une certaine idée d’un cinéma français des faubourgs et des zincs blafards.

De ses origines havraises, Herbot a gardé quelques stigmates visibles même du balcon donnant sur la place intimement redondante de la ville occidentalo-méridionale où il a élu domicile. Son esprit est attiré vers le large et ancré dans un passé mythifié. Ses images préférées sont, en effet, contemporaines de la ville labyrinthique de Dubuffet et de Limbour ou de Jean-Paul Sartre en jeune agrégé de philo. Il incarne l’image gouailleuse et simple de cette ville ouvrière et maritime. Il aime profondément le football, dont le Havre Athletic Club reste le doyen en France grâce à des Anglais tombés du ferry directement sur les vertes pelouses.

Souvent, les artistes qui travaillent les images, c’est vrai aussi pour les photographes, se complaisent dans un noir et blanc esthète, fortement contrasté. Les noirs et blancs de Herbot sont découpés de belle manière mais son traitement de la couleur est particulièrement franc. En couleur, son esthétique est proche de celle de la pop anglaise des années 70. Si les cabines téléphoniques doivent être rouges et les taxis jaunes, ils le seront et la grisaille sera bien gardée. Si Herbot avait pu sévir plus tôt, il aurait inventé des pochettes de 33 tours vinyle de rock. Son univers visuel est totalement imprégné du glamour sale des années 70 comme si les quatre troufions du Sergent Pepper traversaient la passage piéton sous nos yeux tous les jours.

Le parcours d’artiste d’Herbot dessine aujourd’hui une parabole plus simple et plus souriante. Les multiples chemins empruntés conduisent vers un début de reconnaissance, d’abord par lui-même, ce qui n’est pas le plus simple puis par quelques autres. Dans ce monde saturé d’images qui ne reconnaît plus ses négatifs et peine à donner un sens à ses excroissances nouvelles, c’est déjà un début.

Axel Hémery, directeur du Musée des Augustins

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